« Je ne peux pas t’entendre dire ça… »

Mise en contexte

Comme vous l’aurez sûrement remarqué, je suis très attaché à l’idée de l’identité, de l’individualité. Mais au-delà de cet aspect, je suis encore plus attaché à mes valeurs éthiques et morales. Et l’idée de les bafouer m’est insupportable, quelle qu’en soit la raison.

Peut-être que cette rigueur a pu me permettre de demeurer intègre, dans certains contextes, à certains moments de ma vie.

Pas toujours.

Non, certainement pas à chaque fois.

Mais la majorité d’entre nous accordent beaucoup de valeur à l’intégrité, l’honnêteté, la sincérité… Autrement dit, une certaine forme d’intransigeance intellectuelle.

Sauf que trop de fermeté peut étouffer l’âme dans ses draps, pendant son sommeil, et ce sans crier gare.

Nous voulons tous être nous-mêmes, respecter nos opinions et nos convictions. Tellement qu’on en oublie l’assertivité : la capacité de s’exprimer sans empiéter sur le bien-être d’autrui.

Certes, nous vivons dans un monde qui met sans cesse à l’épreuve notre probité. La société se fiche bien de savoir ce que nous ressentons, ce que nous pensons. Elle veut nous normaliser, nous formater. Les autres aussi ont ce pouvoir, direct ou indirect. Ils nous poussent à nous conformer à la pensée générale (souvent pour nous protéger, parfois pour nous brimer). Et de notre côté, nous voulons aussi correspondre à cette image agréable, rassurante qui serait bénéfique pour notre entourage.

Alors, par réflexe, par surréaction (comme dans une allergie), nous nous cantonnons derrière le mur indestructible de la certitude, raide et dogmatique.

Et c’est là, je pense, le pire des fléaux pour la cohésion sociale.

Nos opinions, qu’elles soient politiques, morales ou de n’importe quel autre ordre, se sont logées dans notre amour propre. Sitôt que nous recevons une critique, nous la prenons comme personnelle, et nous réagissons avec toute la hargne que nous estimons nécessaire.

Nous croyions recevoir une balle dans la peau, et enragés par cette illusion ultra réaliste, nous décidons de répliquer, mais cette fois, avec une vraie arme. Celle qui fait mal et qui cause des dommages irréparables. Nous brisons ainsi des amitiés, souvent le dialogue social ou familial. 

Et le pire, c’est que de cette façon nous croyons avoir rempli notre devoir. Nous sommes persuadés que nous avons respecté nos valeurs, notre parole, jusqu’au bout malgré les épreuves et l’adversité. Nous nous réfugions dans ce doux rêve, celui de la perfection idéelle et morale.

Or nous vivons dans un monde de matière, fait de chair et de nerfs. Chaque action a ses conséquences, bonnes ou mauvaises, que son intention soit juste ou malveillante.

Nous sommes incapables, en tant qu’humain, d’imaginer ne serait-ce qu’un centième des suites dont nous sommes la cause, du mal que l’on peut faire autour de soi.

Enfin, une fois qu’il est trop tard, nous constatons les dégâts. La scission est irrévocable, la faille entre les individus et les générations se creuse. Elle a grandi si vite, nous avons l’impression de ne pas avoir le temps de réagir, alors que l’occasion de se racheter s’est présentée sous notre nez à maintes reprises, pendant le feu de la bataille.

Une bataille faisant partie d’une guerre qui a commencé bien avant notre naissance et qui ne s’achèvera que bien après notre trépas.

Cette guerre peut arborer bien des noms : l’incompréhension ? Le malentendu ? L’impossibilité du langage ?

Un ami très cher m’a dit un jour :

« 90 % du langage est violence »

Je crois qu’il n’avait pas tort à ce sujet…

Mais je suis un idéaliste. Et les gens de cette espèce croient toujours voir la lumière au bout du tunnel, à tort ou à raison. Je ne pense pas avoir la solution. Mais peut-être un début de commencement de piste de brouillon de solution.

La diminution de l’identité

Cette idée a été évoquée (ou en tout cas relayée) en premier par Raj de la chaîne YT « Autodisciple ».

Il en a fait le sujet de deux vidéos dont je vous laisse les liens.

Bien souvent, dans notre vie de tous les jours, nous avons l’occasion de prononcer nos opinions et nos convictions.

Trop souvent même.

Mais il est de bon ton de se poser à chaque fois la question : « est-ce que c’est nécessaire ? Est-ce essentiel que je le fasse maintenant et avec cette personne ? ».

Mettons-nous ça dans la tête… Notre vie ne se résume pas au débat public, nous ne sommes pas des parlementaires, notre existence ne consiste pas à être constamment dans le combat idéologique.

Nous sommes des citoyens, avant tout des êtres humains. Et nous sommes entourés de nos semblables, quelles que soient leurs idées. Votre voisin n’est pas votre adversaire. Il est bien souvent dans la même situation que vous.

Tous les hommes ne sont pas conciliables. On ne peut, vous en conviendrez, être ami avec tout le monde. Mais n’est-ce pas de notre devoir de citoyen de savoir cohabiter avec son prochain, même s’il est dans le soi-disant camp opposé ?

Je ne vais rentrer plus avant dans des conceptions politiques. Mon but n’est pas de désigner un énième ennemi. Les uns diront qu’il fait se solidariser pour se battre contre le pouvoir, d’autres voudront s’isoler dans une ferme autonome en pleine nature… Bref.

Mon objectif est avant tout d’aider à reconstruire le dialogue et la cohabitation sociale. Avant de penser à quoi que ce soit, avant de se jeter dans l’arène de la joute politique, posons-nous et réfléchissons.

Où se situe notre intérêt dans le fait de combattre son prochain, sous prétexte qu’il n’a pas les mêmes opinions que nous ?

Vous pourrez me répondre :

« mais cette personne a tenue des propos intolérables ! »

Intolérable selon quoi ? Selon qui ?

Si la personne a clamé sa volonté de faire du mal à quelqu’un, de quelconque façon, alors oui, du point de vue de la communauté, c’est intolérable. Mais est-ce bien ce dont on parle ? Est-ce si fréquent d’entendre ce genre de propos dans les lieux publics ou à votre domicile pendant une soirée arrosée ? Gardons à l’esprit qu’une opinion n’est faite que de mots. Et même si ces derniers vous sont déplaisants, il est fortement improbable que ces mots se concrétisent en action malveillante en votre endroit. De plus, vous n’arriverez jamais à convaincre quelqu’un en le méprisant ou en l’agressant de vos invectives axiomatiques. Donc quoi qu’il arrive, ce genre de situation ne mène jamais rien.

Je comprends l’irrépressible besoin de réagir face à ce qui nous choque, l’urgence intérieure et, finalement, le sentiment du devoir moral accompli. Nous pensons avoir sauvé l’honneur des opprimés, tout en nous procurant le plaisir impérieux d’avoir contenté notre ego.

Cependant, qu’avons-nous réellement gagné, sinon avoir durci la frontière entre les individus ?

Mon propos ne se résume pas à fermer sa gueule pour faire plaisir à tout le monde. Loin de là. C’est là l’esprit de l’assertivité : trouver le juste milieu entre soi et les autres.

Les hérissons de Schopenhauer

« Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. […] La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir fit que la vie en commun devient possible »

L’extrait ci-dessus présente le « dilemme du hérisson » chez le philosophe Arthur Schopenhauer. J’ai volontairement occulté le reste du texte, car la vision aigrie et misanthrope nuit à la puissance de l’interprétation d’un tel concept. Selon lui, il faudrait que l’homme qui a « assez de chaleur en son cœur » quitte la société pour préserver les autres de ses pics tout en s’épargnant la douleur qu’il ressentait quand il était avec eux.

Selon moi, le dilemme du hérisson est le dilemme de la société.

Si nous voulons continuer à vivre ensemble, il est important de nous éduquer à la diminution de l’identité. Pas tout le temps, mais au bon moment, quand on peut l’éviter.

Si je me retrouve dans une discussion avec quelqu’un que je ne connais pas ou très peu, et que cette conversation tourne par une maladroite incartade en drame furieux, alors il vaut mieux respirer un bon coup.

Je dois réfléchir au motif d’un tel emballement : pourquoi est-ce que je me sens agressé ? Qu’est-ce que ses mots ont réveillé en moi ?

Et une fois que j’ai retrouvé un minimum de calme : pour quelle raison imaginable une personne telle que lui pourrait prononcer ces mots que je trouve choquants ? Et dans l’absolu, sont-ils vraiment choquants ?

On ne peut pas tout accepter ou tolérer. Mais on peut faire l’effort de comprendre et de mettre de la distance quand on est conscient que cet écart ne nous rend pas conciliables.

Une distance salvatrice.

Je ne suis pas un guerrier, je ne suis pas en guerre, je ne suis pas face à un monstre qui veut tuer ma famille : je suis en face d’un homme qui, lui-même, se sent agressé dans son intimité par la nature et la tournure de la discussion.

Beaucoup de nos conversations quotidiennes ne sont que des prétextes à l’affrontement. Et si nous sommes mal entourés, nous pouvons servir de punching-ball intellectuel le temps d’un bavardage, tout ça parce que nous sommes une minorité dans l’affrontement idéologique présent.

Tâchons d’éviter ces situations et gardons-nous de les provoquer.

Nous aimons nos valeurs, nous aimons ce qu’ils représentent et ce qu’ils provoquent dans nos vies. Ces valeurs peuvent amener à mieux protéger nos proches, notre conception de la vie.

Mais quand nous n’avons pas le choix, et surtout quand nous devons cohabiter, nous avons le devoir de la responsabilité individuelle.

« Je peux freiner mes pulsions parce que je suis un être humain intelligent, sensible et empathique » : voilà ce qu’on doit se dire dans notre for intérieur. Nous sommes tous capables d’effectuer cet effort sur nous-mêmes.

Conclusion

Je ne sais pas si j’ai exprimé ce qu’il y avait de plus intéressant à dire sur ce sujet. Je ne sais pas non plus si j’ai été très clair, à vous de me le dire.

Au fond, tout ce que je voulais partager aujourd’hui, c’est que ce qu’il y a de plus précieux, ce ne sont pas nos idées, c’est ce qu’ils produisent dans notre environnement. Ce qui est primordial, ce n’est pas de prouver à l’autre qu’on a raison, c’est de lui laisser l’espace d’être lui-même dans un temps et un espace donnés.

Après tout, c’est ce qu’on voudrait que l’autre fasse pour nous, non ?

Pour finir, je tiens à vous poser une ou deux questions :

« Vos opinions sont-elles si importantes pour vous ? Représentent-elles le meilleur de ce que vous voulez de votre vie, et de ce que vous souhaitez pour les gens que vous aimez ? »

J’imagine déjà toutes les critiques et objections qu’on pourrait me faire. En effet, ce n’est pas si simple que cela « dans la vie réelle ».

Je parlais à l’instant d’espace : c’est là toute la question.

La diminution de l’identité n’est pas un remède, c’est un palliatif. Un pansement sur une jambe de bois, pour les plus sceptiques. Car le vrai problème n’est pas notre incapacité à vivre ensemble. C’est l’impossibilité absolue de pouvoir faire vivre sainement des humains en trop grand nombre et dans un espace beaucoup trop réduit.

À suivre dans un futur article intitulé :

« Politique de l’espace vital des peuples »

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