La quête de l’originalité

Enjeux & Perspectives

Il est difficile de définir l’originalité. Il l’est d’autant plus en essayant de le dire de façon originale. Mais il peut être aisé d’en faire un truisme. Ainsi, on dirait qu’être original consisterait à « ne pas faire comme les autres ». Cela nous fait une belle jambe…

Et vouloir être original, n’est-ce pas encore plus absurde ? Est-ce seulement possible ?

Pourtant, adolescent, c’était là ma plus grande obsession, mon plus grand vice, ma plus grande vanité. En haine avec le monde et moi-même, je cherchais toujours un moyen d’échapper aux deux entités à la fois. Je cherchais, à ma manière, à transcender mon être avec la plus intense des prétentions. Une prétention pétrie de complexes et de névroses patentées.

Je voulais à la fois prouver aux autres ma supériorité sans jamais leur laisser le loisir de me critiquer ou de me juger (j’avais évoqué cet aspect dans l’article précédent).

Mon égo s’en portait somptueusement. L’égo sait parfois se complaire dans sa détresse. C’est ce qu’on pourrait appeler une « souffrance confortable ».

Mais derrière ces velléités vaines qui m’animait, se cachait quelque chose de plus perturbant tant elle était inconsciente.

En fait, j’étais tellement imbu de ma personne que j’arrivais à écrire des choses que je ne comprenais pas moi-même (sic). À cette époque, je n’étais pas du tout au fait de la psychologie et des mécanismes inconscients qui font les rouages de notre trafic psychique interne. J’étais un pur « Moi » dans toute sa splendeur, sans personne pour le contrôler ou le refléter.

Parmi ces phrases cryptiques et au premier abord incompréhensibles, il y avait l’exemple suivant :

« Parler de soi est une défaite ; être compris, c’est mourir »

J’écrivais, et parfois disais, cette phrase avec beaucoup de gravité, de dramaturgie. Et, d’une certaine façon, grave, elle l’était, malgré le ridicule et l’exaspération qu’elle peut susciter chez moi aujourd’hui.

Elle exprime toute cette rage intérieure, cette détermination farouche d’être en dehors, de ne pas faire partie du troupeau, de se démarquer de la masse. Je voulais fuir une réalité qui m’était insupportable. Je pensais chacun de ses mots avec beaucoup de sincérité même si je ne comprenais pas leur sens profond.

Parfois il faut savoir laisser ses jugements de valeur de côté pour se pencher au chevet de l’enfant qui subsiste en nous, l’enfant qui pleure dans le silence le plus complet.

En réalité, il ne fallait pas saisir le mot « compris » comme un verbe, mais comme un adjectif. En tout cas, il fallait considérer et réunir les deux interprétations sous le même regard attentif.

Mon obsession ne se résumait pas seulement à l’aune de ma suffisance, mais aussi à celle de la peur viscérale de faire réellement partie du monde. Je ne voulais pas, je redoutais d’être « compris » dans l’humanité. Il n’est plus alors question de la crainte de l’échec et du rejet, mais surtout de la crainte du contraire.

L’idée d’être intégré dans le monde me faisait bien plus peur que d’en être rejeté.

On pourrait croire qu’à la lumière de cette interprétation, rien n’a vraiment changé. En effet, c’est bien la peur de l’autre qui est au centre des nœuds psychiques qui me pourrissaient l’existence.

Mais devant ce constat, le jour où j’ai relu cette phrase, ma perception de moi-même a changé du tout au tout.

Cela m’amène à dire ceci (et peut-être qu’on en parlera dans un futur article) :

« La misanthropie et la haine de soi sont le résultat d’un idéalisme déçu »

La Nuance

Assez parlé de moi (quoiqu’on parle toujours de soi à partir du moment où l’on dit « je »), recentrons-nous sur le sujet qui nous amène ici.

Je vais évoquer une expérience que tout artiste ou créatif a vécue dans sa vie. Car, soyons clairs, nous voulons presque tous être originaux.

Un soir, après une longue journée d’acharnement, de travail et de prises de tête à propos d’un nouveau projet ambitieux, vous décidez de vous changer les idées et de vous inspirer en voguant sur les flots impétueux du net. Et là, c’est le drame. Vous tombez sur un blogue ordinaire, sans goût ni charme, terne comme la pluie et minaudant des poèmes tous plus niais et vides les uns que les autres ; un sommet d’immondices et d’ignorance crasse, un tas de gélatine informe et saturant l’air d’une odeur de sucre si émétique qu’elle vous donne envie de vomir sur votre clavier.

Et soudain, à l’apogée de votre aversion, au zénith de votre écœurement, au climax de votre dégoût, vos yeux ont le malheur de tomber sur un commentaire posté en dessous de l’article, écrit par un énième anonyme que le ressac des eaux usées des bas-fonds d’internet ramène parfois sur les rivages, qui clame avec toute la candeur et l’horrible sincérité du monde :

« quelle originalité ! »

Vos bras, que dis-je, tous vos membres vous en tombent, et même vos organes internes se déversent sous vous, vous solidarisant ainsi à jamais à votre siège.

Votre désespoir peine à se mesurer à votre dépit. Tous vos efforts ont été vains, il ne reste plus qu’à abandonner toute quête artistique jusqu’à la fin de vos jours.

Bref, trêve de billevesées ou autres exagérations caricaturales, votre égo en prend un coût.

La réponse que nous attendions est là : il y aura toujours quelqu’un pour vous trouver original.

Les plus opportunistes et cyniques d’entre nous arriveront toujours à débusquer le moyen de paraitre ce qu’ils ne seront jamais. Les obscurantistes en ont fait une spécialité : faire croire aux plus innocents que leur flaque est aussi profonde que tous les océans de l’univers.

Être original relève plus du hasard des rencontres, de l’attentisme intellectuel que de la réelle intention.

Si vous faites ce que vous aimez, si vous croyez en ce que vous faites, vous trouverez des récompenses bien plus épanouissantes, bien plus gratifiantes que les honneurs et les viles flatteries.

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