« Tiens, voilà l’artiste… »

Créer, travailler dans une forme d’expression artistique, quelle qu’elle soit, implique de passer par l’épreuve du regard des autres. Et quand on commence timidement à gribouiller ses premiers brouillons dans son coin, face à l’incompréhension et au jugement, la tendance à vouloir se justifier avec beaucoup de maladresse se manifeste et s’impose très rapidement.

Le télescopage de ces deux facteurs fait naitre en nous une relation toxique avec notre art. On tangue sans cesse entre deux sentiments extrêmes, bringuebalé entre l’amour et la haine.

Et avant d’apprendre à dépasser et à transcender tous ces lieux communs, il faut passer par plein de déconvenues, de malentendus, de biais paradoxaux, autrement dit, par une lutte incessante entre qui vous êtes et qui l’on veut que vous soyez.

Ici, pour traiter des poncifs qui circulent souvent autour de la pratique artistique, je vais me limiter au modèle de l’écrivain pour rester un minimum synthétique. Mais vous constaterez que beaucoup de constantes se recoupent à travers cet exemple.

Je vais essayer de procéder de la manière suivante : partir des clichés les plus ordinaires et répandus aux plus conflictuels et sujets à débat.

Commençons tout de suite avec…

L’artiste maudit

J’en avais déjà un peu parlé dans mon premier article, c’est pour ça que je le place en premier. Je pense que tout le monde en a déjà entendu parler une fois, et moi-même j’ai beaucoup vécu à travers le prisme de ce très vieux stéréotype.

Ce dernier fait aussi partie de ceux qui sont entretenus par les écrivains eux-mêmes (comme pas mal de clichés dont on va parler ensuite). Je me souviendrai toujours de cet écrivain sud-américain interviewé sur le site www.enviedecrire.com qui murmurait d’une voix éteinte et désabusée face à son micro : « dans mon métier, il faut savoir choisir entre la vie et l’écriture ».

Quand on est jeune et peu sûr de soi, on a l’habitude bien installée de se justifier en invoquant le fameux livre de Rainer Maria Rilke : « Lettres à un jeune poète ». La fameuse nécessité d’écrire. Comme on ne pense pas avoir de talent et qu’on passe son temps à se justifier, on tente d’achever le débat en clamant la nécessité vitale de l’acte en lui-même. En grandissant, on se rend compte qu’écrire n’est pas nécessaire.

Trouver un moyen de s’exprimer, ça c’est nécessaire.

Pour certaines personnes, l’artiste est forcément marginal, dépressif, oisif, en prise avec diverses drogues, et autres exemples de plus en plus raffinés… Il est donc malheureux, en opposition avec son époque et la société, et incompris de ses contemporains. Et même si beaucoup d’écrivains et poètes correspondaient plus ou moins à cette description, il ne représente évidemment pas la condition générale de l’écrivain d’aujourd’hui.

L’inspiration divine

Prenons un cliché un peu plus « gentil » et pourtant très déconnecté de la réalité. Je ne vais pas m’attarder sur les conditions de sa naissance, mais simplement tenter de l’expliquer pour finalement le déboulonner.

Quelles sont les principales composantes du travail artistique, et quelle est la répartition exacte entre elles dans ce spectre ?

On pourrait citer ces quelques notions :

travail ; inspiration ; talent intrinsèque ; chance

La notion de chance ne peut être considérée que dans le cas où l’on parlerait de succès. Je vais donc l’écarter pour cet article.

Il reste donc le travail, l’inspiration et le talent. Si l’on peut relativiser le mot et le concept « talent », le travail et l’inspiration font évidemment partie de la vie d’un artiste pour qu’il puisse s’exprimer.

Le malentendu, c’est que ce cliché disproportionne totalement l’importance de l’inspiration. C’est d’ailleurs souvent une excuse pour ne pas écrire ou ne pas terminer ce qu’on a commencé.

L’inspiration n’est pas une intersession divine, elle n’est pas l’incarnation de la main de Dieu qui touche le frais cervelet de l’aspirant transi par la grâce… C’est juste une option, assez agréable quand elle est présente, négligeable quand elle est absente.

Ce n’est pas que l’inspiration n’existe pas, elle est juste annexe et facultative. Elle peut servir de déclencheur, d’étincelle pour lancer une idée, un projet et la passion qu’on éprouve à l’exprimer.

Si l’on devait quand même rendre hommage à cette notion, on pourrait changer de mot et opter pour celui-ci : la passion. C’est ça qui est le moteur et le déclencheur ultime de votre créativité.

Oui, c’est bien le travail qui est au centre du « faire » de l’artiste. Sauf que le mot « travail » est encore une source de méprises…

Écrire, ce n’est pas un métier

On a tous entendu ça, pire encore, on a pu recevoir l’équation axiomatique suivante :

Artiste = Feignant

D’où vient ce malentendu ?

Un esprit procédural et attaché à l’idée du travail comme un effort constant et pénible verra toujours l’artiste comme un être oisif et mou. Car la dynamique du travail artistique n’est pas du tout le même que dans les autres activités humaines.

Si la plupart des travaux et des activités professionnelles ordinaires consistent en une succession d’actions concrètes, définies et optimisées par et pour la productivité, l’exercice artistique va plutôt se situer dans un équilibre entre la spontanéité et la gestion de longues périodes « creuses ».

L’art demande bien sûr de la réflexion en amont, de la rigueur dans l’exécution et de la méticulosité dans la finition. Mais elle consiste aussi à pouvoir gérer le silence de l’esprit et de l’inspiration. Ces moments ne sont pas improductifs, au contraire, ils sont nécessaires pour la vigueur créative, tel le silence dans la musique ou dans le discours.

Alors oui, idéalement, écrivain ne devrait pas être un métier (c’est mon opinion). L’artiste devrait avant tout être un agent du bien-être en société, et pas seulement un exécutant ou une usine à contenus de divertissement.

En tout cas, on ne peut affirmer que l’art n’est pas un travail.

Je pourrai encore en parler longuement, mais au lieu de ça, passons à la suite.

Le « ça parle de quoi ? » ou l’impossibilité de définir

Ce n’est pas tout à fait un cliché, mais… en fait, si. C’est surtout une problématique récurrente.

Quand vous écrivez un livre et que vous avez le courage de le dire aux autres, vous avez 90 % de (mal)chance d’entendre la question fatidique : « ça parle de quoi ? ».

Sachez-le, vous qui avez déjà prononcé cette phrase (ne vous cachez pas, on vous a vu) : on ne peut PAS répondre à cette question.

Tout d’abord parce qu’une œuvre ne se résume pas qu’à son discours (quand il ne peut tout bonnement pas en prononcer, car il n’a pas été conçu pour ça), et ensuite parce qu’au moment où l’on fait l’erreur de parler d’un projet qui n’est pas terminé, on se condamne à ne pas pouvoir l’expliquer.

Poser cette question, c’est pousser quelqu’un à résumer un film qu’il n’a pas vu en entier, c’est obliger l’artiste à déformer et à réduire un propos dont il ne se représente pas lui-même le sens réel et effectif.

Petit conseil, donc, à tous les artistes en herbe : ne parlez PAS de ce que vous faites, sauf aux personnes qui savent comment entendre et contextualiser ce que vous dites sans juger à l’emporte-pièce. Parlez de ce que vous avez fait.

Productivité

Les artistes ont tous une façon différente d’aborder la productivité. Certains vont noircir des pages entières chaque jour que Dieu fait, d’autres vont sortir un projet tous les 5 ans ou 10 ans. Qui a raison ; qui a tort ? Tout le monde ; personne.

Cette question, et la réponse que l’on va lui donner dépend de notre relation générale à l’art et à la création. On peut certes applaudir un auteur qui sort un bouquin tous les ans (en tout cas s’il est bon), mais on ne peut mépriser celui qui veut prendre son temps pour produire une œuvre de qualité.

Il faut bien parler pour bien écrire

Une phrase qui sort souvent de la bouche des artistes eux-mêmes. Il est facile de juger ceux qui n’ont pas les mêmes qualités que nous. Quand on maitrise l’art oral et celui de l’écrit, on peut aisément établir une corrélation qui n’a pas lieu d’être. Parler et écrire n’ont pas beaucoup de traits en commun. Car comme disait l’autre, écrire c’est pouvoir parler sans être interrompu. L’artiste a parfois du mal à s’exprimer en public, car il voudrait avoir tout le temps nécessaire pour développer son point de vue. Mais dans le microcosme du bavardage moderne, on ne lui donne que très rarement l’opportunité d’en jouir.

Certains écrivent comme ils parlent, que leurs mots soient crus ou raffinés. D’autres font naitre un deuxième langage, un dialecte interne qui résonne dans la page.

Dans les deux cas, peu importe. Le résultat est dans les lignes, dans l’encre noire imprégnée dans la page blanche que l’on tourne.

Être très bon en français

On touche un problème assez épineux, car il est avant tout social. Certes, on ne peut prétendre être écrivain et publier des livres si l’on fait des fautes à chaque phrase, si ce n’est à chaque mot. D’ailleurs, si c’est le cas, le livre ne sera jamais publié de toute manière et c’est bien comme ça. Mais peut-on totalement juger quelqu’un sur son orthographe ? Est-ce que le talent se résume à être bon dans une matière, même si elle s’apprête bien à l’art manuscrit ?

J’ai déjà vu à de nombreuses reprises des personnes ayant des lacunes en orthographes sortir des fulgurances dignes de beaucoup d’écrivains publiés. Alors au lieu de faire votre nazi de l’orthographe sous prétexte du respect et de l’amour de la langue française, pensez d’abord à réserver votre amour, votre empathie et votre indulgence à votre prochain, celui qui a l’humilité de vous proposer le fruit de son travail malgré la peur du jugement. Peut-être qu’en l’aidant, en utilisant vos facilités, vous pourrez aider à faire naitre un futur grand artiste (ou tout simplement, un créatif heureux).

Pour être écrivain, il faut lire beaucoup de livres

Là, on est vraiment sur une question qui fait grand débat dans le milieu littéraire. La quasi-totalité des écrivains interviewés dans la presse répète à tue-tête qu’il est nécessaire de lire énormément de livres pour se former à l’écriture. Je crois n’avoir lu aucun contre-exemple à ce sujet.

Déjà, je tiens à vous faire part d’une réflexion écrite par un philosophe antique dont je ne me souviens plus du nom : il vaut mieux bien lire mille fois un seul bon livre toute sa vie, plutôt que d’avaler des centaines de livres sans les digérer.

Si vous êtes très difficile et que seul « à la recherche du temps perdu » a grâce à vos yeux, alors soit. Lisez-le, retournez-le comme un gant, séchez l’encre des lignes jusqu’à user la reliure, mais lisez-le comme si vous vous imprégniez de l’essence du cosmos.

Ensuite, je pense qu’à notre époque, il serait rétrograde et réactionnaire de penser que seuls les livres ont une vraie influence sur le style d’un auteur. Les séries, les films, les expositions, les bandes dessinées, les mangas, la musique, etc. Tous ces supports peuvent grandement le toucher et donc l’influencer. Ne dit-on pas que tel écrivain a une écriture « cinématographique », ou « musicale », voire « picturale » ?

Je ne pense pas que ce soit le support en lui-même qui dicte les règles de l’art qu’il contient, mais bien la sensibilité qui fait naitre en nous des émotions nouvelles, et qui nécessite donc des mots et des formulations nouvelles.


Cet après-midi j’ai lu un article amusant qui parlait des stéréotypes des écrivains. Là encore, on parle des clichés, de leur réalité, mais aussi de leur nature parfois traitre et ambiguë. On comprend vite que nous portons tous en nous des traces de ces éléments de langage, de ces comportements inconscients, mais qu’avant tout, il faut apprendre à les relativiser, à en rire.

En lisant ce texte, j’ai constaté avec amusement (mais aussi avec un soupçon de honte) que j’avais encore en tête des clichés qui me pourrissaient un peu la vie.

La paranoïa : c’est-à-dire cette obsession absurde de croire que notre idée géniale va forcément être volée par quelqu’un.

La dispersion : le fait de passer un temps fou à écrire des fichiers annexes, des prologues et des épilogues à n’en plus finir… pour se rendre compte un peu tardivement qu’on a à peine avancé sur notre projet.

La posture de l’incompris : et enfin cette séquelle de mon passé qui me pousse à surréagir, à me surprotéger en m’enfonçant dans la tête l’idée que je serai un éternel incompris.


Le travail de l’appropriation

Je n’avais pas envie de vous laisser avec tous ces clichés dans les bras sans vous donner ce qui, finalement, m’a considérablement aidé à me départir de tous les codes, de toutes les conventions du support artistique que j’avais choisi adolescent. Pas pour faire mon intéressant et me persuader que je pouvais totalement m’en dispenser, mais tout simplement pour mieux vivre et créer dans un climat un peu plus serein.

L’important n’est pas le support, le genre en lui-même ou ce qu’on en dit. Être artiste c’est quand on commence à discerner dans la matière les points d’appui, les accroches, les anses qui vont vous permettre de vous approprier le processus créatif. Faire vôtre tout ce qui a été dit et fait. Car oui, tout a été dit ou fait. On pourrait croire le contraire. Mais la vraie raison est que les gens n’écoutent pas. Il faut sans cesse leur répéter les mêmes choses. Ce que vous pouvez apporter de nouveau, c’est votre propre singularité.

Conclusion

Pour conclure, je veux revenir sur la nature et la définition du cliché. Selon le Wiktionnaire il s’agit d’un « Lieu commun ; (d’une) expression rebattue ». Je dirais que le cliché est un pan de la réalité dont on se serait lassé. On ne parle donc pas de quelque chose qui s’avèrerait faux, mais d’un élément qu’on aurait exagéré, beaucoup trop répété ou alors qui date d’une époque révolue, mais dont les répliques persistent encore aujourd’hui.

Mais si l’on s’amuse à faire la chasse aux clichés, on en arrive à y prendre un peu trop goût et donc à tout effacer, à détruire toute définition possible d’un fait socioculturel, historique voire de notre propre identité.

 Les clichés ne sont pas là pour rien, ils ne sont pas apparus ex nihilo dans notre réalité. Leurs racines sont enfoncées dans le terreau de notre histoire, de notre culture, en bref de l’inconscient collectif.

Et puis… que serait une bonne fiction sans un minimum de clichés ?

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